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Quelque part en Afrique. Toumani a été vendu par ses parents. Un échange d’argent d’une main à une autre, sans plus. Il faut bien manger. Il se retrouve chez Tatie Caro, dont le métier est de “placer” des enfants comme serviteurs chez les gens fortunés. Fortunés oui, mais hélas pas toujours bons. Après avoir fait la connaissance de Alissa, Toumani est rapidement envoyé chez Monsieur Bia. Monsieur Bia, qui se révèle d’une telle violence envers Toumani, qu’il le laisse pour mort après s’être  débarrassé de son corps.

Toumani ne mourra pas. Il sera sauvé par Iman, autre garçon abandonné, qui le ramènera doucement à la vie et deviendra son meilleur ami, son phare.

-Et ton ami, comment va-t-il?

Alors mes yeux se troublent. Ami? Ils se trompent, Iman et moi n’étions pas “amis”. Qu’étions-nous donc? J’interroge l’horizon. Je ne sais pas ce qui nous étions. Je le connais depuis si longtemps que c’est une question que je ne me pose plus. J’ignore quel âge j’avais quand j’ai rencontré Iman. J’ignore quel âge j’ai aujourd’hui. Il n’y a de preuve de ma naissance sur aucun document, et toutes les personnes qui auraient été présentes ce jour-là ont disparu de ma vie. J’aurais très bien pu ne pas exister. C’est ce qui monsieur Bia a compris quand il a décidé de m’enterrer. Il ne me tuait pas vraiment parce que je n’étais jamais né. Qui aurait remarqué un seul mouton manquant dans le troupeau des enfants vendus en ville chaque jour? D’ailleurs, qui faisait attention? Après tout, nous n’étions que des enfants.

Il est question ici de rejet, d’abandon, de trahison, de pauvreté, quelques fois d’espoir, mais si peu…

Un premier roman réussi pour Ryad Assani-Razaki, qui s’est mérité le prix Robert Cliche pour ce roman. Il se retrouvera sans doute aussi parmi les 5 finalistes dans la catégorie Roman Québécois pour le Prix des libraires du Québec 2012. Les finalistes seront connus le 31 janvier.

Mon seul bémol: quelques longueurs qu’il vaut toutefois la peine de traverser pour découvrir ce jeune auteur prometteur.

La main d’Iman, Ryad Assani-Razaki, éd. l’Hexagone, c2011, 324 p.

Sur les ruines de ce château du XII° siècle, entouré d’un large domaine, un conte médiéval est né. « Le château des Murmures n’est pas seulement de pierres blanches entassées sagement les unes sur les autres. Non, ce lieu est tissé de murmures, de filets de voix entrelacées et si vieilles qu’il faut tendre l’oreille pour les percevoir. »

Ces murmures nous racontent une jeune fille unique d’à peine quinze ans, promise à Lothaire de Montfaucon : je n’ai pas dit « oui ». Jamais fille d’ici n’avait osé pareil affront. Je disais non pour la première fois. J’ai ajouté que Christ voulait que ma dot servît à lever une chapelle en pierre aux Murmures et qu’on aménageât, contre ses murs, un réduit où l’on m’enfermerait à jamais. Dieu avait d’autres projets pour moi. Je ne doutais pas, je n’éprouvais aucune peur, juste une pointe de nostalgie, un pincement sous les côtes.  Dieu serait avec moi pour repousser les murs de ma cellule.  Dieu m’offrirait des visions plus amples encore.  Je contemplerais son univers, je voyagerais dans un réduit de pierre. Je suis Esclamonde, la sacrifiée, la colombe, la chair offerte à Dieu, sa part. J’avais choisi.

« À toi qui écoutes, je veux raconter les événements comme je les ai vécus, sans juger la jeune fille que j’ai été. Entre dans l’eau sombre, coule-toi dans mes contes, laisse mon verbe t’entraîner par des sentes et des goulets qu’aucun vivant n’a encore empruntés. »

Écoute !

De son tombeau de pierre, la recluse nous chuchote alors ses histoires de Christ, de Dieu, de diable, de viol, d’enfant illégitime, de magie, de croisades, de douleurs, de solitude, de prières, d’amour, de perte.

Lauréate du Goncourt des lycéens 2011, l’écriture est le maître d’œuvre de cet envoutant roman, une écriture inspirée, puissante, poétique. Un ravissement. Un premier roman Le cœur cousu, publié en 2007, acclamé également par la critique. Et l’auteure de suggérerDu domaine des murmures est la première pierre d’un édifice qui devrait compter sept livres, dépeignant, chacune dans un siècle différent, sept figures de femmes rebelles à l’ordre masculin, jusqu’à aujourd’hui. 

 

Sportès, d’entrée de jeu, nous présente d’un style journalistique ses deux antagonistes : En 2006, un citoyen français musulman d’origine ivoirienne a kidnappé et assassiné, dans des conditions particulièrement atroces et  un citoyen français de confession juive.  J’appelle le premier Yacef, le second Élie. L’un a 25 ans, l’autre 23. Un roman tiré d’un fait vécu, «Mon livre appartient au genre du roman.  Appelons-le : Conte de faits.»

Yacef, alias le boss, désigné par les médias comme Le cerveau du gang des barbares. Des barbares, la plupart jeunes désœuvrés, français de première génération. Yacef, grand, noir, baraqué,  a le crâne rasé et porte un fin collier de barbe. Dès sa  sortie de prison, il se démène, il a déterré la hache de guerre.  Il veut du fric et vite. On ne connaît pas le nombre de ses victimes.

C’est le hasard qui choisit Élie, ce jour-là la mort est entrée dans cette boutique de téléphonie mobile. Elle avait le visage de Zelda, l’appât. Il était beau, sympathique. Il correspond par ailleurs au critère exigé par Yacef : juif donc riche, ni gros, ni balaise.

Mais cette demande de rançon tournera très mal.

Élie, sur les portraits mortuaires qu’a pris de lui l’identité judiciaire, semble avoir trente ans de plus.  Rien n’y demeure de ce jeune homme souriant, naïf, bronzé, en tee-shirt et bermuda de vacances, figurant sur les photos publiées dans les médias du monde entier après son assassinat. Les ans ne l’ont pas marqué, mais l’horreur, la bassesse humaine. Il a passé trois semaines à l’école du mal.

Prix Interallié 2011, un récit dérangeant, stupéfiant par son incroyable réalité, un bref aperçu, un temps d’arrêt sur l’évolution de la société française affectée par ce problème importé, politique et économique. En exergue des citations du livre de Jaime Semprun sur les problèmes de banlieue, ‘L’Abîme se repeuple’ et Sportès de déclaré

Mon roman est un témoignage de l’effroyable vide que la société a laissé se creuser en son sein, du degré d’aliénation de ces jeunes, couplé à leur indigence intellectuelle.

Un journal intime décrivant les six mois d’un exil sibérien de février à juillet 2010. «Je suis au seuil d’un vieux rêve de sept ans.  En 2003, je séjournai pour la première fois au bord du lac Baïkal.  Marchant sur la grève, je découvris des cabanes régulièrement espacées, peuplées d’ermites étrangement heureux.  L’idée de m’enfouir sous les futaies, seul, dans le silence, chemina en moi.  Sept ans plus tard, m’y voilà.

Un exil au bord du lac Baïkal, surnommé La perle de la Sibérie, sept cents kilomètres de long sur quatre-vingts de large et un kilomètre et demi de profondeur. Une cabane, un ancien abri de géologue enfoui dans une clairière de cèdres. “Rapportée à la violence des tempêtes, la cabane est une boîte d’allumettes.  Fille de la forêt. Destinée à la pourriture : les rondins de ses murs étaient les troncs de la clairière.  Elle se dresse sur le podium des plus belles réponses humaines à l’adversité du  milieu.” Son voisin immédiat, cinq heures de marche. “Il y a là tous les ingrédients de l’imagerie sibérienne de la déportation : l’immensité, la lueur livide.  La glace a des lueurs de linceul.”

C’est au fil des jours, des mois, que Tesson accapare son lecteur et partage cette expérience unique. Le solitaire en forêt, dit-il, appartient à deux amours, le temps et l’espace. Le premier, il l’emplit à sa guise, le deuxième, il le connaît mieux que personne. Récit autobiographique décrivant sa réclusion volontaire, ses brèves et rares rencontres avec d’autres ermites, ses longues randonnées lui découvrant son domaine,  sa pêche autosuffisante, ses lectures,  sa contemplation, son  introspection, sa réflexion sur ce monde moderne, monopolisant ses journées.

“Le paradis aurait dû se situer ici : une splendeur infaillible, pas de serpents, impossible de vivre nu et trop de choses à faire pour avoir le temps d’inventer un dieu.”

Prix Médicis 2011, catégorie Essai, Tesson, encore émerveille par la poésie de son écriture, son style si distinctif, ses grands espaces, une longue promenade accompagnée de Rousseau à l’ombre de Thoreau. La formule, peut-être un peu facile, parfois répétitive, mais si peu.

 

C’est toujours un plaisir pour moi de me plonger dans un livre de Jacques Poulin. C’est un peu comme faire un arrêt sur image,  d’examiner les petits détails et de découvrir un petit quelque chose qui m’était passé sous le nez.

Une économie de mots pour aller à l’essentiel. Et toujours présente la ville de Québec, plus précisément le Vieux-Québec qui est en soit un personnage dans les romans de Jacques Poulin.

Jack qui a accepté d’être un “nègre” le temps d’un livre, regrette sa décision et décide de confier ce projet à son frère Francis. Avec quelques réticences Francis accepte en ayant l’assurance que Jack sera là, pas loin, pour l’épauler. Mais parfois, l’écriture apporte ses imprévues et ses dangers pour qui veut préserver la vérité.

L’Homme de la Saskatchewan, Jacques Poulin, éd. Leméac, Actes sud, 2011, 120 p.

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